Le 8 mars 2013

Médiathèque du cannet-des-Maures (Var)

Lors du vernissage de l’exposition des plasticiens Aurore LEPHILIPPONAT,

Elsa MAGREY et Benjamin VASAPOLLI

 

J’ai grandi dans une grotte
Pour Aurore Lephilipponnat − Elsa Magrey  − Benjamin Vasapolli

 

Il faisait noir je n’y voyais rien
J’étais bien − j’avais l’impression d’être dans une poche
Flottant au sein d’un univers de pétales − dans un parfum d’anis étoilé
A l’abri d’une maison de feuilles − couché sur un lit d’ardoises
Dans un âtre de langues et de lèvres chaudes
Au milieu de lignes courbes − de formes rondes et onctueuses
Tout autour une digue molle − un rempart enveloppant dont la pureté était invisible
C’était comme une grotte à la roche tendre
Une grotte tapissée de plumes charnues − d’une constellation de coussins, d’un nuage de flocons − de milliards de sons − de fables musicales venant à moi par vagues maternelles − comme une pluie − une petite pluie d’amour.

J’étais dans une grotte nomade et je me balançais au rythme de ses pas
Une grotte sculptée juste pour moi
Où je pouvais graver à loisir sur les parois de mes ongles naissants
Je pouvais y laisser ma trace − pendant toute sa vie elle porterait mes inscriptions − mes graffitis − mes tags − les dessins d’un être à venir
Il y avait des frontières entre elle et moi et pourtant il n’y en avait pas
Nous étions deux et nous ne formions qu’un − nos cellules chantaient du même corps − nos globules globulisaient ensemble et elle m’aidait à prolonger mes synapses pour qu’elles se connectent parmi des étincelles de légende − au cœur de voix étrangères filtrées par des rideaux de douceurs
Et dans ma grotte la pluie redoublait de puissance

Je me souviens je grandissais − rapide − il y avait tant à faire
Le battement des fleurs envahissait la grotte qui rétrécissait − l’espace se remplissait d’impatience jusque dans le sommeil − Ma grotte devint une usine où le sang se compressait dans la chambre du moteur − Où le sang ne demandait qu’à gicler en dehors de la machine − Et le temps − le temps de dire − le temps de faire − le temps de croire − le déluge du temps et la danse des eaux vives s’accéléraient

Le vol des étourneaux −  le chargement du vide − la matrice − la mécanique de la vie et les artères de la fabrique − tout prenait de l’importance − le cri des tuyaux s’amplifiait et les délais se comptaient − je me sentais de plus en plus à l’étroit dans le nid et l’obscurité volait en éclats avec son anti-miroir − J’entendais la glace ardente craquer sous mon poids − je sentais ce bateau de chair qui n’en pouvait plus de me porter − de me donner − depuis tant de mois − sans arrêter un seul instant je lui avais pris l’essentiel − Moi son centre − Moi le centre de ma grotte −  Moi le centre du monde
Alors que je n’étais que des millions de cellules comme une goutte d’eau dans la mer je me prenais pour le soleil − jusqu’à la seconde où tout céda −  où je fus aspiré par une coulée de mots − par une pluie torrentielle − par un flot de merveilleuse misère expulsée de la grotte − un mystère craché face à la lumière étouffante

Sous le choc plus rien − mourir ou respirer − Et puis soudain une multitude de choses − de l’oxygène violant mon corps − d’autres voix étrangères sans le filtre des rideaux − des voix montées à cru sur mon cerveau − des pressions de toutes parts − et puis l’odeur de sa peau
J’avais changé d’atmosphère − J’avais changé d’environnement − de freins et de limites − En franchissant la rivière maternelle − le rubicon de ma caverne − je perdais ma tanière et j’étais moi-même devenu le repaire vivant de ma grotte − une pièce détachée de ses mouvements de lune

Cette niche qui me mettait au monde était rouge noire blanche jaune − elle s’habillait de couleurs et son accouchement flottait dans le vent comme une chevelure poétique
Après la pluie de sang et la pluie de douleur j’ai gardé l’ombre de ses forêts et j’ai recueilli ses larmes de joie − sa pluie de paradis − pour vivre désormais dans sa grotte à ciel ouvert

Christophe Forgeot