Voici l’article de l’écrivain Philippe Leuckx concernant mon livre Saisir la route (avec des photographies d’Agnès Mallez); il est paru dans la revue en ligne Texture:

Christophe Forgeot : « Saisir la route »

 

Le thème, le mythe de la route est à lui-même un sujet en or pour toute lecture. Sansot ne nous dit-il pas que nous sommes le chemin et la poussière et la densité de nos pas ? En littérature, combien de chemins entrepris, de routes kérouac(qu)iennes !
Christophe Forgeot, aidé d’Agnès Mallez pour les photographies superbes en noir et blanc, en grand voyageur des espaces de pierres et de sables, africains ou autres, est parti « saisir la route » américaine, happer ces espèces de terres qui ont tant laissé de traces dans nos imaginaires.
Bien sûr, à flairer les textes et les photos, on se sent d’emblée transporté et chaque mot de route nous fait refluer tant de textes, de road-movie, de « ruban » goudronné, et nous empruntons avec le Christophe provençal les pentes, les lacets rocheux, les terrains vagues de l’ouest, la route de Jack, celle de Lynch, celle de Wenders désenchanté, celle de tant de westerns accouplés à Monument Valley. Entre en nous, insidieuse, lancinante, précieuse pour tout dire, une envie irrépressible de voyage :
« Pourquoi se compliquer la vie
Prends un sac et taille la route »

Ce n’est plus la zone à la Souchon, qu’on taille comme un crayon, c’est le far west, le far away LA de ce chanteur des années 70, à l’heure où l’on « découvrait » les ferveurs américaines (Yves Simon chantonnait New-York).
Christophe, par ses poèmes, convoque toute cette matière, tissée de nostalgie, de géographie intime et de références multiples, indéracinables,
et les images indémodables :
« La montagne a une peau rouge
La route un visage pâle »

Le poète décrit les stations délaissées, les voitures abandonnées à leur propre déchéance de tôle, et la bonne mesure, le bon rythme se donne à lire en quintils, parfois aérés de blancs, comme pauses dans l’espace :
« La route un passé qui mue
Les distances falsifient sous la voûte céleste
D’anciennes victoires tannées
On ne sait pas encore précisément
Quand les cauchemars se transforment »

Mais comment écrire sur l’ouest, tant filmé, tant sollicité, tant décrit, tant décrié ? Pourquoi aujourd’hui rameuter cette flottille d’images qui pourraient très vite sentir le cliché, le convenu ?
Christophe a ses réponses : il a la plume et l’âme voyageuses et il l’a prouvé nombre de fois, par ses ouvrages : il suffit de citer « Caravane mirobolante » ou sa « Porte de la paix intérieure » . Qu’il ranime les terres sèches et brûlantes du Sahara ou sa vision de la Chine hic et nunc !
On sent, dans la trame des poèmes maîtrisés, dans la géographie soucieuse du poète, la volonté d’échapper à l’exotisme facile, aux stéréotypes, aux images traditionnelles : l’œil est incisif et la versification dense.
Ce dixième recueil, depuis « Douves et coursives en 1995 » , restitue une vision, approfondit des thèmes personnels et porteurs, fore loin des espaces revus, alors qu’ils semblent de longtemps épuisés. C’est le grand mérite de notre poète, animateur, comédien, passionné de poésie, passeur de rêves.

(Agnès Mallez et Christophe Forgeot, « Saisir la route », Ed. Jacques André, Lyon, 2013, 58p., 16€.)